samedi 5 novembre 2016

Comment la biologie évolutionniste explique pourquoi nous tombons malades

Randolph Nesse, fondateur et directeur du centre de médecine évolutionniste, université d’Arizona (Etats-Unis), est président de la Société internationale pour l’évolution, la médecine et la santé publique.

Pourquoi tombons-nous malades

L'une des raisons invoquées par la biologie de l'évolution pour expliquer la vulnérabilité de l'homme aux maladies est que les petits microbes évoluent bien plus rapidement que nous.

Randolph Nesse interviendra à la manifestation « Falling Walls » à Berlin le 9 novembre 2016 sur le thème « Briser le mur de la compréhension des maladies. Comment la biologie évolutionniste explique pourquoi nous tombons malades ». Il a accepté de répondre, en exclusivité, aux questions de Sciences et Avenir, partenaire de la manifestation berlinoise.
Sciences et Avenir : Nous, les humains, avons évolué au fil des millions d’années en côtoyant bien d’autres organismes vivants. Y a-t-il des différences dans cette coexistence entre les temps passés et aujourd’hui ?
Randolph Nesse : Par rapport à celui que nos ancêtres ont connu, nous avons modifié notre environnement au-delà de ce qu’on peut reconnaître. Et ces changements ont énormément influencé les organismes avec lesquels nous sommes en relation. Le microbiote des chasseurs-cueilleurs comportait bien plus de bactéries, et d’espèces très différentes, que ne le présentent les populations de nos sociétés modernes. Ceci pourrait expliquer pourquoi il y a tant d’allergies et de maladies autoimmunes.
Y a-t-il eu des événements particulièrement marquants pour ce rapport entre nous et les autres organismes vivants ?
Les origines de l’agriculture il y a environ 10 000 ans ont tout changé. Depuis cette époque, nous n’avons cessé de manger de plus en plus de farines (céréales, pommes de terre…). Alors que nous étions nomades, nous nous sommes sédentarisés et avons instauré des journées entières au travail au lieu de partir en expédition de façon intermittente, pour la chasse et la cueillette. Plus près de nous, avec la révolution industrielle, nous avons été exposés à la pollution et à l’augmentation de la population des villes. Ces dernières décennies, avec les antibiotiques, les médias électroniques, les voyages internationaux, tout a changé à nouveau. Si la plupart de ces changements ont été bénéfiques, force est de constater que la plupart des maladies chroniques que nous connaissons aujourd’hui sont la résultante de ce mode de vie moderne.
Selon le résumé de votre intervention prévue pour la manifestation Falling Walls du 9 novembre, vous écrivez que « vous avez pour objectif de comprendre pourquoi nos corps sont faits de telle manière que nous demeurions vulnérables aux agents pathogènes». Est-ce que cela nous est "utile" du point de vue de l’évolution ?
Presque toutes les recherches médicales cherchent à savoir comment la maladie altère telle ou telle partie du corps du patient. La médecine évolutionniste, elle, pose la question d’une tout autre manière. Elle s’interroge sur le fait de savoir pourquoi nous présentons tous telle ou telle caractéristique qui nous laisse vulnérable à la maladie, par exemple l’appendice ou le canal génital si étroit par lequel tous les bébés passent à la naissance… Ou encore pourquoi nous ne contrôlons qu’approximativement l’action des microbes et des cellules cancéreuses. Jadis, l’explication qu’on donnait était que la sélection naturelle n’était pas assez puissante. Dans les travaux que j’ai menés avec George Williams (1), j’ai soutenu qu’il y avait cinq autres raisons importantes du point de vue de l’évolution expliquant pourquoi nous demeurons vulnérables. La première est que nous vivons maintenant dans des environnements modernes. La deuxième est que rien dans notre corps ne peut être parfait – s’il était amélioré ici, alors quelque chose d’autre serait pire, là. La troisième vient de ce que les petits microbes évoluent tellement plus rapidement que nous ! Ce qu’il y a peut-être de plus intéressant à noter est que certains gènes agissent pour leur propre avantage et le font au dépens de la santé. Finalement, bien des choses auxquelles on pense quand on parle de maladie, comme la fièvre, la douleur, les nausées, la toux sont en fait des défenses utiles que la sélection naturelle a façonnées pour nous protéger.
Quel est l’objectif majeur du genre de recherches que vous menez et leur importance est-elle prise en compte ?
La biologie évolutionniste est devenue une science fondamentale de la même manière que le sont la physiologie, la génétique et l’embryologie. Bien qu’on se soit toujours rendu compte de l’importance de l’évolution, tout l’intérêt qu’elle peut présenter pour la médecine n’a vraiment démarré qu’à partir du moment où nous avons publié, en 1994, avec George Williams, l’ouvrage « Why we get sick » (2). Il est curieux et bien dommage que cela ne soit pas arrivé plus tôt. Mais maintenant, c’est très excitant de voir qu’il y a énormément de gens qui nous rejoignent dans la quête d’une meilleure compréhension de l’origine des maladies, de façon à améliorer la santé de tous. La médecine évolutionniste n’est pas une pratique spéciale de la médecine, mais une manière de faire appel à une science fondamentale bien établie pour mieux prévenir et soigner les maladies.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans vos recherches ?
J’avais toujours pensé que le corps était entièrement à notre service et à notre bénéfice, et cela m’a profondément déstabilisé de me rendre compte que les gènes nous font faire des choses pour leur bénéfice à eux, au point d’altérer notre santé et de nous raccourcir la vie.
Quelle découverte aimeriez-vous vraiment faire ?
Je mène actuellement ma recherche sur les origines et la fonction d’une baisse de l’humeur, autrement dit d’une dépression normale, en réaction à certaines choses de la vie. Il ne s’agit ni d’un accident, ni d’un défaut, c’est utile. Mais en quoi exactement ? C’est la clé pour comprendre la dépression.
Quel est le message principal de votre intervention berlinoise ?
Qu’on ne trouve pas encore cette science fondamentale qu’est la biologie évolutionniste dans la boîte à outils des médecins et des chercheurs. Alors qu’elle permet des avancées aussi importantes que l’introduction de la génétique dans la médecine.
Propos recueillis par Dominique Leglu
1) George Williams, aujourd’hui décédé, fut professeur de biologie à l’université de New York à Stony Brook et contribua à faire comprendre l’importance cruciale des gènes dans l’évolution.
2) En français, Pourquoi tombons-nous malade ? éd. De Boeck, 2013. La version allemande « Warum wir krank werden » a été « best-seller du magazine Spiegel ».

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